Estefanía Peñafiel Loaiza, « Théâtre du minimal ».

par Gabriel Nallet

Estefanía Peñafiel Loaiza est née dans un pays qui porte le nom d’une ligne invisible qui coupe le monde en deux. Cette idée d’une géographie imaginaire est fréquemment convoquée dans son travail. Lors de notre première rencontre elle m’a raconté sa venue aux Beaux-Arts de Paris depuis son Equateur natal. Elle m’a alors expliqué qu’elle avait conçu tout son travail de sorte qu’il tienne dans une valise. L’anecdote est riche d’enseignement. Elle ne traduit pas seulement le goût de l’économie de moyen qui anime son oeuvre. Plus profondément ce à quoi s’emploie Estefanía Peñafiel Loaiza c’est à faire survenir un patrimoine immatériel, un souvenir, une absence, l’invisible sinon l’indicible. Ainsi son travail s’articule autour de la question de la révélation, de l’effacement mais probablement plus encore de l’incarnation.

La vidéo « traces » est un objet qui se situe entre vidéo et photo. Un fondu enchainé d’images quasiment abstraites qui sont en fait la fixation des moutons de poussières, d’embrasures de portes ou de minuscules vestiges de son logement estudiantin. La mémoire d’un lieu de vie par le creux, par le fragile et l’effaçable. La vidéo est conçue pour tourner en boucle, sans temporalité particulière sinon qu’un rai de soleil ou un souffle de vent vient rappeler qu’il s’agit bien d’un film et non pas d’images fixes. Le temps revient ainsi à l’ouvrage. Cette vidéo participe d’une gracile tentative de garder trace d’un lieu qui fût également celui où l’artiste en devenir s’est constituée.

La vidéo « sans titre (paysage) » débute par une phrase, « L’horizon d’abord disparait » qu’une main vient réécrire. Mais cette réécriture se mue en effacement. L’horizon d’abord disparait c’est la promesse de voyages au long cours, de quêtes des bords de la terre (du temps où elle était plate). Cette manière de rendre abstraite la géographie, de relativiser les territoires est récurrente chez Estefanía Peñafiel Loaiza. On peut ainsi citer « mirage(s) 2. ligne imaginaire (équateur)  » qu’elle avait présenté à son diplôme des Beaux-Arts et qui consistait à tracer une ligne horizontale, à hauteur de vue, au moyen d’une gomme à effacer sur un mur blanc. Estefania penche toujours entre son désir d’effacer ce qui forme une frontière mais ce n’est pas avec le dessein de faire table rase. Fréquemment son travail s’emploie à révéler l’histoire des lieux ou plus exactement à en faire mémoire, comme dans « traces ». On pourra également citer « commune présence » présentée au CREDAC d’IVRY qui était anciennement la manufacture des œillets, soit un lieu de labeur manuel. Estefania aura donc collecté dans la presse quotidienne des mains anonymes qu’elle imprime et épingle directement sur les murs, comme autant de fantômes des ouvriers d’antan… Et ces lignes de mains semblent également former un langage des signes qui tente de lutter contre l’oubli.

L’objet (la sculpture ?) « épiphanie » pourrait combler les exégètes. Rappelons que ce titre est issu d’un mot grec signifiant apparition. Il s’agit à prime abord d’une modeste plaque en verre translucide. En matière d’apparition on demeure quelque peu sur sa faim… Un examen plus attentif révèle que des mots semblent imprimer sur la plaque. En réalité ils sont inscrits avec la « sueur » de la main. Il faut s’approcher pour les déchiffrer, idéalement souffler dessus… C’est alors une question qui sourd de la buée : « et qui t’as appris que tu étais nu ? ». Soit l’une des premières phrases que Dieu adresse à Adam lorsqu’il découvre que ce dernier dissimule sa nudité (ce qui subodore qu’il a quelque peu « fauté »…). Ici Estefanía Peñafiel Loaiza convoque un récit fondateur de l’histoire de l’humanité mais c’est le souffle du spectateur qui fait « qu’au commencement était le verbe »…

Il y a notamment dans cette pièce un goût du récit, ce qui est une donnée importante pour accéder à l’ensemble de son travail.

Est-ce-à dire que ce travail est empreint d’une certaine théâtralité ? On peut répondre par l’affirmative à la condition de noter que chez l’artiste la théâtralité est tout l’inverse de l’emphase, mais bien plutôt le désir d’interroger le ressort du récit.

On serait même tenté de penser que ce travail vient consciencieusement déconstruire les canons du théâtre classique que sont l’unité de lieu, de temps et d’actions (de péril disait-on également). Boileau souhaitait ainsi « qu’en un lieu, qu’en un jour, une seul fait tienne le théâtre rempli ».

Le lieu chez Estefanía Peñafiel Loaiza devient fréquemment un territoire de l’intime ou le berceau d’une histoire collective. Le lieu c’est ce qui nous attache à ce monde.

L’unité de temps est diffractée. Elle sert à relier l’individuel à l’universel. Ainsi dans l’installation vidéo « angelus novus » il est projeté des feuilles de papier une succession de lettres qui s’effacent aussitôt. Il est alors impossible de savoir si la phrase ainsi révélée est « l’histoire se répète » ou « Les histoires se répètent ». Il s’agit encore de remémorer, de faire surgir ce que l’oubli a enseveli. Mais l’artiste sait que la mémoire comporte sa part d’inexactitude ou de partialité et qu’inviter les images pour témoins est une tentative qui peut être hasardeuse sinon dangereuse. Ainsi l’œuvre titrée « fiat lux » semble promettre que la vérité surgira de la lumière. La lumière en action est celle d’un projecteur qui surexpose une image jusqu’à la rendre illisible. L’image en question est l’une de celles prises par un sonderkommandeau au camp d’Auschwitz en août 1944. Image funeste qui formera la base du livre « images malgré tout » de Georges Didi-Huberman.

L’unité d’action chez Estefanía Peñafiel Loaiza consiste généralement à déconstruire le récit, à en révéler les fragilités, les failles, sinon la poésie. Quand l’artiste gomme les photos d’anonymes dans les journaux et conserve d’eux la pelure du gommage dans des fioles numérotées et archivées (« sans titre (figurants) ») elle procède encore par l’effacement pour mieux attirer notre attention sur ce qui sans cesse disparaît autour de nous.

Ainsi va l’œuvre d’Estefanía Peñafiel Loaiza, un rappel sensible à la fragile théâtralité de nos vies. Un peu de métaphysique au cœur de la tragédie domestique de nos existences. Une manière sensible de nous dire, avec délicatesse, des choses graves.

janvier 2015