{"id":5189,"date":"2023-05-19T18:15:56","date_gmt":"2023-05-19T17:15:56","guid":{"rendered":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/?p=5189"},"modified":"2023-06-26T10:11:44","modified_gmt":"2023-06-26T09:11:44","slug":"pays-dencre-lignes-des-mots-lecuador-destefania-penafiel-loaiza","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/2023\/05\/19\/pays-dencre-lignes-des-mots-lecuador-destefania-penafiel-loaiza\/","title":{"rendered":"Pays d&#8217;encre, lignes des mots : l\u2019Ecuador d&#8217;Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza"},"content":{"rendered":"\n<p>Texte d&#8217;Eduardo Jorge de Oliveira<\/p>\n\n\n\n<p>Publi\u00e9 dans <a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2017\/04\/12\/catalogue-residence-saint-ange\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza, La R\u00e9sidence Saint-Ange (catalogue)<\/a>, 2016. <\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>1. une exp\u00e9dition vers l\u2019\u00ab \u00e9quinoxe \u00bb : chercher un mot, creuser la page.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-small-font-size\"><blockquote><p>\u00ab Si quelque esprit dans ce temps-l\u00e0 peut se mettre en relation avec ce qui restera de moi, qu\u2019il tente l\u2019exp\u00e9rience, il y aura peut-\u00eatre encore quelque chose \u00e0 faire avec ma personne. Essayez \u00bb<\/p><cite><em>Henri Michaux, <\/em>Ecuador, <em>1929<\/em>.<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza d\u00e9bute son exp\u00e9dition aux limites de la ligne imaginaire de l\u2019\u00c9quateur \u00e0 travers la recherche d\u2019un mot dans le dictionnaire. En termes philologiques, le mot en question soutient le sens de la ligne qui s\u00e9pare l\u2019h\u00e9misph\u00e8re Nord de celui du Sud, et impose un \u00e9quilibre du temps et de la lumi\u00e8re, du jour et de la nuit au moment o\u00f9 le soleil traverse l\u2019\u00c9quateur. Il s\u2019agit du ph\u00e9nom\u00e8ne connu sous le nom d\u2019\u00ab \u00e9quinoxe \u00bb. Ce mot est lisible \u00e0 travers la couverture d\u2019un ancien dictionnaire de g\u00e9ographie et d\u2019histoire que l\u2019artiste a perfor\u00e9 puis referm\u00e9 afin de rendre visible le mot au moyen d\u2019une loupe sans ouvrir le livre. <\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-scaled.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-2669\" width=\"400\" height=\"267\" srcset=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-300x200.jpg 300w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-768x512.jpg 768w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/image-4_EPL-copie-2048x1365.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Ainsi, l\u2019\u0153uvre intitul\u00e9e <strong><em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2016\/01\/22\/la-veritable-dimension-des-choses-2\/\" target=\"_blank\">la v\u00e9ritable dimension des choses n\u00b0 7<\/a><\/em> <\/strong>nous \u00e9pargne le geste d\u2019ouverture du dictionnaire pour rechercher le sens du mot \u00ab \u00e9quinoxe \u00bb. Elle s\u2019\u00e9carte aussi de celui du voyageur qui ouvrirait une carte g\u00e9ographique pour se rep\u00e9rer dans l\u2019espace, tout en se rapprochant de celui qui fuit la terre pour en faire une arch\u00e9ologie ou pour poursuivre le r\u00eave de s\u2019enrichir \u00e0 son contact. L\u2019esprit de ces grands explorateurs n\u2019aspire qu\u2019\u00e0 la connaissance ou \u00e0 la richesse, qui n\u2019ont en commun que l\u2019exp\u00e9rience du voyage. Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza donne forme \u00e0 cette exp\u00e9rience. L\u2019\u00ab \u00e9quinoxe \u00bb est un mot qui absorbe la mati\u00e8re d\u2019un objet enfoui dans la terre. Les feuilles de papier class\u00e9es par ordre alphab\u00e9tique dans l\u2019encyclop\u00e9die sont creus\u00e9es jusqu\u2019au mot dont le sens est l\u2019\u00e9quilibre entre les jours et les nuits. L\u2019artiste arrache la lumi\u00e8re de l\u2019\u00e9quinoxe au plan de la carte pour creuser la terre. Tant\u00f4t par mim\u00e9tisme tant\u00f4t par minimalisme, c\u2019est le papier qui devient terre ; celle-ci est le signifiant le plus pr\u00e9sent dans le texte qu\u2019elle prend comme point de d\u00e9part, \u00e0 savoir, l\u2019<em>Ecuador<\/em>, de Henri Michaux. L\u2019\u00c9quateur imagin\u00e9 par Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza n\u2019est ni un pays ni une carte, mais plut\u00f4t un texte qui prend le relais de l\u2019un et de l\u2019autre. <\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"alignleft size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2023\/05\/19\/cartographies-6-cordillera\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-5190\" width=\"399\" height=\"266\" srcset=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-300x200.jpg 300w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-768x512.jpg 768w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-2048x1365.jpg 2048w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2023\/05\/clous-0-295x197.jpg 295w\" sizes=\"auto, (max-width: 399px) 100vw, 399px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le texte, objet de l\u2019artiste, est un territoire v\u00e9cu. \u00c9crit en 1928, le journal <em>Ecuador<\/em> est une feuille de route qui d\u00e9rive entre des cartes, des atlas, des encyclop\u00e9dies, des albums et des dictionnaires, \u00e0 la fois peints, trou\u00e9s ou coup\u00e9s par l\u2019artiste et o\u00f9 chaque page porte une couche g\u00e9ologique. \u00ab La terre de l\u2019\u00c9quateur est friable. Il arrive qu\u2019elle s\u2019\u00e9branle, c\u00e8de, s\u2019\u00e9croule. \u00bb, \u00e9crit Michaux le 28 f\u00e9vrier 1928. D\u2019apr\u00e8s <em>Ecuador<\/em>, l\u2019artiste transforme le territoire du texte en situation de lecture. Ces cartographies ouvrent des hypoth\u00e8ses sur un lieu invent\u00e9 par Michaux, qui est en fait un territoire litt\u00e9raire. A travers l\u2019\u00e9quinoxe,l\u2019artiste confronte l\u2019image d\u2019un pays ensoleill\u00e9 \u2013 surtout dans l\u2019imaginaire Occidental \u2013 \u00e0 celle du journal de Michaux : \u00ab l\u2019Equateur bond\u00e9 de crat\u00e8res. Ce pays est visiblement sous le r\u00e8gne de la lune\u00bb. L\u2019\u0153uvre <strong><em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2023\/05\/19\/cartographies-6-cordillera\/\" target=\"_blank\">cartographies 6. cordillera<\/a><\/em> <\/strong>met en images ces paysages lunaires. Dans ces deux \u0153uvres, l\u2019artiste lit plastiquement Michaux. En effet, ces crat\u00e8res se retrouvent \u00e0 la fois dans le dictionnaire perfor\u00e9 de la pi\u00e8ce <em>la v\u00e9ritable dimension des choses n\u00b0 7<\/em> et sur la surface de la feuille de papier aux grains irr\u00e9guliers de <em>cartographies 6. cordillera<\/em> dont les clous superpos\u00e9s, pos\u00e9s sur la feuille projettent une ligne d\u2019ombre qui fait \u00e9cho \u00e0 la ligne de l\u2019\u00c9quateur. Cette ligne r\u00e9v\u00e8le l\u2019\u00e9quilibre du noir et du blanc, qui est le r\u00e9sultat de l\u2019exp\u00e9dition de l\u2019artiste vers le mot \u00ab \u00e9quinoxe \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>2. \u00ab un mal qu\u2019apporta l\u2019imprimerie : le noir \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-small-font-size\">\u00ab Ah ! le noir, dans l\u2019\u00e9poque moderne \u00bb H.M.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9quinoxe produit par Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza est transitoire, car \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des cartographies invent\u00e9es par l\u2019artiste, il existe l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une autre nuit, celle de l\u2019\u00e9criture. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9criture, le temps de la litt\u00e9rature est celui de la nuit. Lire serait \u00e0 peu pr\u00e8s faire l\u2019exp\u00e9rience physiologique du sommeil. En revanche, le \u00ab mal de l\u2019imprimerie \u00bb produit des troubles de sommeil, celui-ci alt\u00e8re les sens, en produisant d\u2019autres temporalit\u00e9s, des ralentissements, des acc\u00e9l\u00e9rations ou m\u00eame des suspensions de sens. Cet \u00c9quateur n\u2019est pas seulement fait d\u2019ombres et de lumi\u00e8re, il est aussi une encre noire trac\u00e9e sur la peau, comme encre encore fra\u00eeche sur la page. La photographie d\u2019une main sur un support blanc fait appara\u00eetre le noir comme un mal apport\u00e9 par l\u2019imprimerie ainsi que l\u2019a pr\u00e9vu Henri Michaux.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019encre coule sur les doigts et s\u2019accumule sous la paume semblable \u00e0 du sang. Les doigts sont t\u00e2ch\u00e9s par l\u2019encre \u00e0 tel point que l\u2019on peut discerner les empreintes digitales. L\u2019ombre de l\u2019avant-bras finit par se confondre avec l\u2019encre noire. Ainsi, Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza morcelle l\u2019\u00e9criture en empruntant \u00e0 Michaux sa capacit\u00e9 \u00e0 lire une tache d\u2019encre comme un cri. Les mat\u00e9riaux utilis\u00e9s par l\u2019artiste sont au c\u0153ur de l\u2019\u00e9criture de Michaux. Les lignes de la main \u00e9clabouss\u00e9es d\u2019encre rel\u00e8vent de l\u2019art de la chiromancie qui fait de l\u2019\u0153uvre de Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza une vision des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du po\u00e8me. Lire Henri Michaux \u00e0 travers les cartographies de l\u2019artiste montre qu\u2019il ne s\u2019agit pas seulement d\u2019un savoir litt\u00e9raire puisque l\u2019artiste arrive \u00e0 suivre les mouvements des t\u00e2ches, les accidents du sensible au rythme d\u2019une \u00e9criture nerveuse, comme l\u2019a \u00e9crit Raymond Bellour \u00e0 propos de Michaux (dans \u00ab Introduction \u00bb, MICHAUX, Henri. <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes I<\/em>. Paris : NRF, Gallimard, 1998. p. XIX). Ce n\u2019est pas la litt\u00e9ralit\u00e9 du titre de Michaux, l\u2019<em>Ecuador<\/em>, qui attire l\u2019artiste, mais les mouvements fr\u00e9quents des formes dans les ouvrages : <em>La vie dans les plis, L\u2019infini turbulent, Connaissance par les gouffres, Vents et poussi\u00e8res, L\u2019espace du dedans, \u00c9preuves, exorcismes<\/em>, pour mentionner quelques titres dans lesquels r\u00e9sonnent les diff\u00e9rentes cartographies explor\u00e9es par l\u2019artiste. Si celle-ci \u2019expose ces <em>cartographies<\/em>, c\u2019est parce qu\u2019elle-m\u00eame a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e \u00e0 la cartographie d\u2019un \u00e9crivain. Elle joue sur la superposition des mouvements des lignes qui arrivent m\u00eame \u00e0 brouiller le sens de l\u2019orientation. Ainsi,dans la photographie <em>sans titre<\/em>,l\u2019artiste mime le geste d\u2019\u00e9crire en posant sa main t\u00e2ch\u00e9e d\u2019encre sur la page blanche.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11.jpg\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4705\" srcset=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-300x200.jpg 300w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-768x512.jpg 768w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-1536x1024.jpg 1536w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11-295x197.jpg 295w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/cartographies-3_11.jpg 1890w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p>Les cartographies de Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza mettent en d\u00e9rision l\u2019intelligence du doigt qui indiquait \u00e0 l\u2019\u0153il et \u00e0 l\u2019esprit une direction dans la carte. Dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2020\/06\/22\/cartographies-3-un-nom-est-un-objet-a-detacher\/\" target=\"_blank\"><strong>cartographies 3. un nom est un objet \u00e0 d\u00e9tacher<\/strong><\/a><\/em>, l\u2019image en noir et blanc expose une paume ouverte dont les doigts sont impr\u00e9gn\u00e9s des lignes du texte de Michaux. Presque illisibles, ces lignes troublent le sens du texte. Sur la surface o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 imprim\u00e9s, les mots sont alt\u00e9r\u00e9s. Bien que leur inscription sur la peau ne soit pas compl\u00e8te, ils prolif\u00e8rent entre ses doigts comme si l\u2019artiste puisait dans Michaux une situation interm\u00e9diaire entre l\u2019\u00e9criture et la lecture. La main ne ma\u00eetrise plus le livre, ne manipule plus l\u2019\u00e9criture et devient elle-m\u00eame un objet de lecture. Cette main errante au r\u00f4le ambigu fait des doigts une signature du sujet dont les empreintes digitales garantissent l\u2019identit\u00e9 dans la vie civile et notamment dans les offices de l\u2019immigration qui exigent l\u2019apposition de l\u2019empreinte digitale sur les cartes d\u2019identit\u00e9 ou qui en fait la signature des illettr\u00e9s. L\u2019artiste met en relief ce jeu des traces noires. Elle donne vie \u00e0 l\u2019encre. Son empreinte est en quelque sorte un \u00ab mim\u00e9tisme des choses \u00bb sans \u00eatre une copie du texte original ou d\u2019une carte g\u00e9ographique. Celui qui cherche une cartographie calqu\u00e9e de l\u2019\u00c9quateur ou de l\u2019Ecuador chez Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza, ne trouvera que \u00ab brouillards \u00bb comme l\u2019\u00e9crit Michaux vers la fin de son journal de voyage. Un lecteur hypoth\u00e9tique peut d\u00e9j\u00e0 imaginer les obstacles g\u00e9ographiques en sondant l\u2019\u00e9tat g\u00e9ologique du sol. Les accidents de la terre, les trous, les plis, ne sont plus dissimul\u00e9s par la structure math\u00e9matique des coordonn\u00e9es d\u2019une carte. En r\u00e9alit\u00e9, l\u2019encre dans l\u2019Ecuador est r\u00e9tive \u00e0 l\u2019abstraction math\u00e9matique des \u00e9chelles d\u2019une carte g\u00e9ographique. La mat\u00e9rialit\u00e9 de cette ligne dessin\u00e9e par Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza traverse le noir du \u00ab mal de l\u2019imprimerie \u00bb pour arriver \u00e0 la terre fonc\u00e9e de l\u2019Ecuador. \u00ab Le noir, mal de l\u2019imprimerie \u00bb d\u2019apr\u00e8s Michaux se retrouve dans les mains noircies lorsqu\u2019on feuillette un journal. Au fur et \u00e0 mesure de la lecture, le statut du lecteur passe de t\u00e9moin \u00e0 complice en se salissant les mains d\u2019encre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>3. la m\u00e2cheuse de mots<\/strong><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-small-font-size\"><blockquote><p><em>La mer r\u00e9sout toute difficult\u00e9. Elle en apporte peu. Elle nous ressemble beaucoup. Elle n\u2019a pas le c\u0153ur dur de la terre qui est sans pulsations, et, si pr\u00eate \u00e0 noyer qu\u2019elle soit toujours, il suffit que nous soyons raisonnablement \u00e0 l\u2019abri de cette \u00e9ventualit\u00e9 pour qu\u2019elle nous redevienne amie, tr\u00e8s fraternelle, et nous comprenant parfaitement<\/em>.<br>H. M.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Il faut revenir vers la fin de l\u2019ann\u00e9e 1927. Michaux \u00e9tait \u00e0 bord du Boskoop pour naviguer quatre mille miles en trois semaines de Marseille jusqu\u2019au Panama. L\u2019Atlantique \u00e9tait l\u2019\u00e9preuve du voyageur. L\u2019uniformit\u00e9 de la mer lui donnait la sensation d\u2019un temps suspendu ou m\u00eame d\u2019un \u00ab <em>anticalendrier<\/em> \u00bb. La fixit\u00e9 et le calme de l\u2019oc\u00e9an suscitent une prose sur l\u2019attente du voyage aux premi\u00e8res pages de l\u2019Ecuador. Il ne maudira le territoire qu\u2019\u00e0 son arriv\u00e9e \u00e0 Quito. N\u00e9anmoins, l\u2019objet de la mal\u00e9diction chez Michaux n\u2019\u00e9tait pas le pays, mais bien un exercice de connaissance du po\u00e8te \u00e0 la recherche de sa part maudite qu\u2019il rencontrera enfin. Impr\u00e9gn\u00e9 du calme de la mer, il flotte sur la prose. Quand il met pied \u00e0 terre, le rythme change \u2013 il passe de la prose marine aux vers terriens \u2013 le c\u0153ur lui apprend l\u2019\u00e9tat de son corps en altitude et lui arrache ces vers : \u00ab <em>Pourquoi me frappes-tu si fort, \u00f4 mon c\u0153ur ?<\/em> \u00bb. Contrairement \u00e0 la mer, la terre n\u2019est pas capable de le rassurer ; la maudire \u00e0 son arriv\u00e9e \u00e9tait plut\u00f4t un vomissement symbolique. En effet, la terre a provoqu\u00e9 chez lui une \u00ab crise de la dimension \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-small-font-size\"><blockquote><p><em>Non, je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit ailleurs. Cette terre est rinc\u00e9e de son exotisme. Si dans cent ans, nous n\u2019avons pas obtenu d\u2019\u00eatre en relation avec une autre plan\u00e8te (mais nous y arriverons) l\u2019humanit\u00e9 est perdue. (Ou alors l\u2019int\u00e9rieur de la terre ?)<br>Il n\u2019y a plus moyen de vivre, nous \u00e9clatons, nous faisons la guerre, nous faisons tout mal, nous n\u2019en pouvons plus de rester sur cette \u00e9corce. Nous souffrons mortellement ; de la dimension dont nous sommes priv\u00e9s, maintenant que nous avons fait \u00e0 sati\u00e9t\u00e9 le tour de la terre.<\/em> <\/p><cite>H.M., <em>Ecuador<\/em>, <em>op. cit<\/em>., p. 155.<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>Ayant travers\u00e9 le calendrier \u00e0 l\u2019envers, ayant pay\u00e9 \u00ab l\u2019imp\u00f4t du visage \u00bb pour rentrer dans une ville indienne, Michaux vit la \u00ab crise de la dimension \u00bb. D\u00e9tournant son regard du primitif, et de la qu\u00eate d\u2019une forme originaire de la civilisation, Michaux pr\u00e9f\u00e8re explorer l\u2019avenir : il veut une autre plan\u00e8te ou bien atteindre le centre de la terre pour sortir de l\u2019\u00ab \u00e9corce \u00bb de sa surface, dit-il. L\u2019oc\u00e9an et les propri\u00e9t\u00e9s de la terre de l\u2019\u00c9quateur lui ont donn\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments pour imaginer que dans un si\u00e8cle, en l\u2019an 2027, l\u2019humanit\u00e9 serait pr\u00eate \u00e0 habiter un autre monde. Cela \u00e9tant, l\u2019appel de l\u2019avenir chez Michaux pourrait \u00eatre com- par\u00e9 \u00e0 une transe. Elle serait le r\u00e9sultat d\u2019une \u00ab auto-observation ethnographique \u00bb comme le remarque Muriel Pic. Lors des ann\u00e9es 1920 et 1930, les pratiques ethnographiques jouaient un r\u00f4le fondamental sur l\u2019\u00e9criture :<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-small-font-size\"><blockquote><p><em>Les \u00e9crivains et les intellectuels se passionnent pour une science encore nouvelle, l\u2019ethnologie, et pour ses pratiques ethnographiques. Les arts des civilisations dites primitives occupent une place importante dans les imaginaires. L\u2019\u00e9crivain Blaise Cendrars r\u00e9unit en 1920 des r\u00e9cits de la tradition orale africaine dans une Anthologie n\u00e8gre. Fables, l\u00e9gendes, contes et devinettes qui seront la source de Fable des origines, l\u2019un des premiers ouvrages de Michaux. A cette \u00e9poque, Michaux, nouvel auteur chez Gallimard, a le go\u00fbt du voyage. En 1927, il s\u2019embarque de Marseille pour l\u2019Equateur et le Br\u00e9sil.<\/em><\/p><cite>PIC, Muriel. \u00ab T\u00e9moin, qu\u2019as-tu fait de tes yeux ? \u00bb. Hippocampe. N. 13. Lyon : CNL, 2016. p. 6-7.<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>M\u00eame si Michaux \u00e9tait nourri par l\u2019imaginaire ethnographique, par les fables et par les histoires orales d\u2019Afrique, l\u2019Ecuador ne recherche pas l\u2019exotisme. Il s\u2019adresse plut\u00f4t \u00e0 un lecteur futur, peut-\u00eatre pas encore n\u00e9, qu\u2019il imagine capable de se nourrir de son texte. L\u2019un de ses lecteurs en question est Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza. Sur la vid\u00e9o <strong><em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2020\/06\/22\/cartographies-4-nausee\/\" target=\"_blank\">cartographies 4. naus\u00e9e<\/a><\/em><\/strong>, on pourrait dire que l\u2019artiste a cr\u00e9\u00e9 un personnage figurant une m\u00e2cheuse de mots. Deux sc\u00e8nes c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te montrent en simultan\u00e9 une bouche d\u2019o\u00f9 sortent des morceaux de pages o\u00f9 sont inscrits des mots et le livre dont ceux-ci proviennent. L\u2019artiste imbrique les morceaux dans ce livre aux pages manquantes et reconstitue ainsi le texte de Michaux. Il s\u2019agit de restituer l\u2019Ecuador. La vid\u00e9o mise \u00e0 l\u2019envers se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une sorte de rituel sacr\u00e9 qui consiste \u00e0 s\u2019approprier l\u2019ennemi en le d\u00e9vorant et qui est appel\u00e9 \u00ab anthropophagie \u00bb. Les pages de Michaux ont \u00e9t\u00e9 mang\u00e9es, r\u00e9gurgit\u00e9es puis rendues au livre. N\u00e9anmoins, il existe un geste commun entre l\u2019acte de manger et l\u2019acte de r\u00e9gurgiter. Il s\u2019agit de la mastication pratiqu\u00e9e dans la culture mill\u00e9naire des am\u00e9rindiens, qui m\u00e2chaient les feuilles de coca, afin de supporter l\u2019altitude (voir TAUSSIG, Michael. My Cocaine Museum. Chicago : University of Chicago Press, 2004, p. XI). La vid\u00e9o de Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza prend en compte l\u2019acte de m\u00e2cher les feuilles de l\u2019Ecuador. Par cet acte, l\u2019inconscient retrouve un futur primitif, l\u2019un des sujets du journal de Michaux. C\u2019est un futur situ\u00e9 au-del\u00e0 de la surface de la plan\u00e8te o\u00f9 le corps de l\u2019\u00e9crivain aura pris la forme d\u2019un texte. D\u2019ailleurs, dans toute sa s\u00e9mantique le corps du voyageur envoie des signes de faiblesse, des sympt\u00f4mes d\u2019une maladie inconnue. Celle-ci serait-elle la marque d\u2019un corps \u00e0 la fois fragile et \u00e9tranger. Celui-ci serait-il fragile parce qu\u2019il est \u00e9tranger ? Ou bien les sympt\u00f4mes v\u00e9cus ne se- raient-ils que les signes d\u2019une d\u00e9sorientation, le vertige et la naus\u00e9e prenant la rel\u00e8ve d\u2019un lieu familier. Le corps n\u2019aurait comme seul refuge que la s\u00e9mantique du texte. L\u2019artiste cr\u00e9e une r\u00e9citation du texte par l\u2019acte de m\u00e2- cher. Dans la vid\u00e9o, elle nous donne \u00ab \u00e0 lire \u00bb le titre d\u2019un po\u00e8me o\u00f9 l\u2019\u00e9crivain-voyageur portait des signes probablement du paludisme : \u00ab Naus\u00e9e ou c\u2019est la mort qui vient ? \u00bb. L\u2019estomac n\u2019est pas isol\u00e9 de la totalit\u00e9 du corps du voyageur qui probablement aurait d\u00fb m\u00e2cher des feuilles de coca pour supporter l\u2019altitude : \u00ab L\u2019altitude du lieu est de 3 000 m\u00e8tres, qu\u2019ils disent, \/ Est dangereux qu\u2019ils disent, pour le c\u0153ur, pour la respiration, \/ pour l\u2019estomac\/ Et pour le corps tout entier de l\u2019\u00e9tranger. \u00bb (p. 154)<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures.png\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"982\" src=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures-1024x982.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2132\" srcset=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures-1024x982.png 1024w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures-300x288.png 300w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures-768x736.png 768w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2017\/08\/cartographies-4-captures.png 1309w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>4. l\u2019ellipse ou \u00ab on vient voir votre d\u00e9sespoir au cin\u00e9ma \u00bb<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ou dans un livre. Ou m\u00eame dans une exposition. L\u2019Ecuador est l\u2019ellipse de la vie d\u2019un \u00e9crivain voyageur. Cette ellipse fait \u00e9cho \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de lecture de l\u2019artiste. Elle produit l\u2019effet d\u2019un \u00ab aller-retour \u00bb qui accomplit le r\u00e9cit en \u0153uvre. L\u2019aller-retour de l\u2019Ecuador a permis \u00e0 Michaux un voyage dans un pays situ\u00e9 en dehors de toutes les cartes : l\u2019enfance. Henri Michaux avouait une dette envers son enfance. Il r\u00e9alise qu\u2019un changement d\u2019\u00e9tat d\u2019esprit s\u2019est produit en laissant la \u00ab vieille peau de r\u00e9volte et de rage \u00bb derri\u00e8re lui. A cet \u00e9gard, la cartographie d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza produit constamment des changements d\u2019\u00e9tats \u00e0 travers la lumi\u00e8re, l\u2019encre, la page et aussi le contact entre ces trois \u00e9l\u00e9ments. La cartographie mise en \u0153uvre par l\u2019artiste traverse un lieu g\u00e9ographique qui s\u2019appelle Michaux. Ce qui produit un voyage, c\u2019est le retour au point de d\u00e9part.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retour du voyage n\u2019est qu\u2019un raccourci pour t\u00e9moigner une histoire \u00e0 la fois personnelle et collective. L\u2019aller-retour est l\u2019ellipse en soi. Une ellipse seule serait capable de produire l\u2019image d\u2019une travers\u00e9e comme celle emprunt\u00e9e par Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza dans le territoire Michaux. A l\u2019\u0153uvre de cet \u00e9crivain voyageur fondateur d\u2019un territoire du r\u00e9cit pourrait s\u2019ajouter celle de Claude L\u00e9vi-Strauss Tristes Tropiques. Publi\u00e9 en 1955, dans la collection Terre Humaine, l\u2019ouvrage, dans lequel L\u00e9vi-Strauss est une r\u00e9f\u00e9rence incontournable, soul\u00e8ve la question du m\u00e9tier d\u2019ethnographe. Le dernier chapitre, \u00ab Le retour \u00bb, constate le doute du d\u00e9placement de l\u2019ethnographe : \u00ab A pratiquer ce m\u00e9tier, l\u2019enqu\u00eateur se ronge : a-t-il vraiment abandonn\u00e9 son milieu, ses amis, ses habitudes, d\u00e9pens\u00e9 des sommes et des efforts si consid\u00e9rables, compromis sa sant\u00e9, pour ce seul r\u00e9sultat : faire pardonner sa pr\u00e9sence \u00e0 quelques douzaines de malheureux condamn\u00e9s \u00e0 une extinction prochaine, principalement occup\u00e9s \u00e0 s\u2019\u00e9pouiller et \u00e0 dormir, et du caprice desquels d\u00e9pend le succ\u00e8s ou l\u2019\u00e9chec de son entreprise ? \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette rage, cette forme de maudire ne serait-elle pas une \u00ab crise de la dimension \u00bb (Michaux) ou une forme de \u00ab mise en cause du syst\u00e8me dans lequel on est n\u00e9 et o\u00f9 on a grandi \u00bb (L\u00e9vi-Strauss) ? Entre l\u2019une et l\u2019autre demeure le risque de \u00ab d\u00e9mentir la vie \u00bb, de se mettre en danger en tentant de d\u00e9couvrir une dimension fictive exp\u00e9riment\u00e9e par le corps dont la repr\u00e9sentation n\u2019est possible qu\u2019\u00e0 travers l\u2019\u00e9criture. Malgr\u00e9 les diff\u00e9rences entre l\u2019\u00e9crivain et l\u2019ethnographe, Michaux et L\u00e9vi-Strauss prirent tous deux le risque de \u00ab penser au moment du p\u00e9ril \u00bb et d\u2019\u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leur propre exp\u00e9rience lors du passage du v\u00e9cu au r\u00e9cit. Ces \u00e9preuves produisent un tournant dans la vie de l\u2019individu \u00e0 travers l\u2019exp\u00e9rience, mot emprunt\u00e9 du latin experientia \u00ab \u00e9preuve, essai, tentative \u00bb, originaire du terme experiri \u00ab faire l\u2019essai de \u00bb. En outre, l\u2019essai <em>Tristes Tropiques<\/em> de L\u00e9vi-Strauss aborde aussi bien le ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019anthropophagie dans certaines soci\u00e9t\u00e9s am\u00e9rindiennes et polyn\u00e9siennes \u2013 une coutume capable d\u2019inspirer \u00ab une horreur profonde \u00bb dans le monde occidental \u2013, que celui d\u2019une sym\u00e9trie entre les peuples autochtones et les soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Par ailleurs, dans les peuples autochtones, il existe des formes d\u2019anthropophagie \u00ab positives \u00bb, \u00ab celles qui rel\u00e8vent d\u2019une cause mystique, magique ou religieuse : ainsi l\u2019ingestion d\u2019une parcelle du corps d\u2019un ascendant ou d\u2019un fragment d\u2019un cadavre ennemi, pour permettre l\u2019incorporation de ses vertus ou encore la neutralisation de son pouvoir. \u00bb En revanche, dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, toute menace doit \u00eatre mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart, ce que L\u00e9vi-Strauss nomme \u00ab anthrop\u00e9mie \u00bb :<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-small-font-size\"><blockquote><p><em>(\u2026) nous devons nous persuader que certains usages qui nous sont propres, consid\u00e9r\u00e9s par un observateur relevant d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente, lui appara\u00eetraient de m\u00eame nature que cette anthropophagie qui nous semble \u00e9trang\u00e8re \u00e0 la notion de la civilisation. Je pense \u00e0 nos coutumes judiciaires et p\u00e9nitentiaires.A les \u00e9tudier du dehors, on serait tent\u00e9 d\u2019opposer deux types de soci\u00e9t\u00e9s : celles qui pratiquent l\u2019anthropophagie, c\u2019est-\u00e0-dire qui voient dans l\u2019absorption de certains individus d\u00e9tenteurs de forces redoutables le seul moyen de neutraliser celles-ci, et m\u00eame de les mettre \u00e0 profit ; et celles qui, comme la n\u00f4tre, adoptent ce qu\u2019on pourrait appeler \u00ab l\u2019anthrop\u00e9mie \u00bb (du grec \u00ab \u00e9mein \u00bb, vomir) ; plac\u00e9es devant le m\u00eame probl\u00e8me, elles ont choisi la solution inverse, consistant \u00e0 expulser ces \u00eatres redoutables hors du corps social en les tenant temporairement ou d\u00e9finitivement isol\u00e9s, sans contact avec l\u2019humanit\u00e9, dans des \u00e9tablissements destin\u00e9s \u00e0 cet usage.<\/em><\/p><cite>LEVI-STRAUSS, Claude. Tristes tropiques. Collection Terre Humaine. Paris : Plon, 1998. p. 463.<\/cite><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La dynamique anthropophagie-anthrop\u00e9mie n\u2019est pas la seule relation entre la notion de civilisation et de peuples autochtones, ni une \u00ab crise de la dimension \u00bb, ni une fa\u00e7on de mettre la vie en danger. Cette dynamique bri\u00e8vement esquiss\u00e9e aide \u00e0 saisir un proc\u00e9d\u00e9 de travail dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza. L\u2019artiste cherche \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler une machinerie hors du temps \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la civilisation dont le rythme est bas\u00e9 sur la production. On trouve dans ses cartographies des lieux tomb\u00e9s dans l\u2019oubli, que ce soient des \u00e9v\u00e9nements politiques, des usines abandonn\u00e9es, des anonymes (sans titre (figurants)) cit\u00e9s dans la presse ou franchissant ill\u00e9galement des fronti\u00e8res, d\u2019anciens atlas, des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 la Commune de Paris, ou m\u00eame des documents br\u00fbl\u00e9s \u00e0 l\u2019instar de l\u2019\u0153uvre r\u00e9alis\u00e9e en 2011, une certaine id\u00e9e du paradis o\u00f9 l\u2019artiste reproduit, \u00e0 partir de cendres, des cartes g\u00e9ographiques imaginaires de la \u00ab Terra incognita \u00bb et de \u00ab Cannibalia \u00bb, fr\u00e9quemment illustr\u00e9es dans la cartographie du Nouveau Monde, au d\u00e9but du XVI\u00e8me si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019artiste produit une ellipse \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une ellipse, en creusant dans les livres la notion de ligne qui est son objet. A chaque \u0153uvre, la ligne imaginaire est mise en question. Chaque partie de la cartographie d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza rend de plus en plus r\u00e9elle la dimension de cette ligne. Cette derni\u00e8re se multiple pour nous traverser continuellement, parvenant ainsi \u00e0 nous peupler ou \u00e0 nous hanter des r\u00e9cits \u00e0 la fois g\u00e9ographiques et g\u00e9ologiques de Michaux. La cartographie d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza ne cesse de questionner les peuples existants dans l\u2019Ecuador : continueront-ils toujours de chanter, de produire des rituels, des sacrifices, des guerres ou des f\u00eates aux banquets interminables? Par la ligne m\u00eame, elle a r\u00e9veill\u00e9 ces peuples endormis \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du r\u00e9cit d\u2019un \u00e9crivain remarquable. Ils se d\u00e9placent d\u00e9sormais dans le territoire de l\u2019artiste.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Texte d&#8217;Eduardo Jorge de Oliveira Publi\u00e9 dans Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza, La R\u00e9sidence Saint-Ange (catalogue), 2016. 1. une exp\u00e9dition vers l\u2019\u00ab \u00e9quinoxe \u00bb : chercher un mot, creuser la page. \u00ab Si quelque esprit dans ce temps-l\u00e0 peut se mettre en relation avec ce qui restera de moi, qu\u2019il tente l\u2019exp\u00e9rience, il y aura peut-\u00eatre encore [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2670,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[44,43,15],"tags":[],"class_list":["post-5189","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-publications-catalogues-monographies","category-textes-critiques"],"translation":{"provider":"WPGlobus","version":"3.0.2","language":"es","enabled_languages":["fr","es","en"],"languages":{"fr":{"title":true,"content":true,"excerpt":false},"es":{"title":false,"content":false,"excerpt":false},"en":{"title":false,"content":false,"excerpt":false}}},"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5189","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5189"}],"version-history":[{"count":43,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5189\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5257,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5189\/revisions\/5257"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2670"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5189"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5189"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/es\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5189"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}