{"id":5277,"date":"2023-05-23T17:56:05","date_gmt":"2023-05-23T16:56:05","guid":{"rendered":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/?p=5277"},"modified":"2023-06-26T10:11:14","modified_gmt":"2023-06-26T09:11:14","slug":"estefania-penafiel-loaiza-archeologie-de-leffacement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/en\/2023\/05\/23\/estefania-penafiel-loaiza-archeologie-de-leffacement\/","title":{"rendered":"Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza : Arch\u00e9ologie de l\u2019effacement"},"content":{"rendered":"\n<p>par Isabelle Giovacchini, <em>Arts Magazine<\/em>, mai 2014.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-pullquote has-text-align-left has-medium-font-size\"><blockquote><p>Rep\u00e9r\u00e9e en 2011 au Centre d\u2019art La Galerie \u00e0 Noisy-le-Sec o\u00f9 elle \u00e9tait en r\u00e9sidence, Estefania Pe\u00f1afiel Loaiza pr\u00e9sente ce printemps au Cr\u00e9dac sa premi\u00e8re exposition personnelle en \u00cele-de-France. L\u2019occasion de d\u00e9couvrir son travail, o\u00f9 se m\u00ealent les paradoxes.<\/p><\/blockquote><\/figure>\n\n\n\n<p>La trace et l\u2019effacement sont au c\u0153ur du travail d\u2019Estefania Pe\u00f1afiel Loaiza. Attentive \u00e0 l\u2019espace qui accueille ses \u0153uvres, elle d\u00e9cline un art contextuel fait de subtils empreintes et pr\u00e9l\u00e8vements, o\u00f9 la m\u00e9moire s\u2019accompagne d\u2019un vocabulaire plastique \u00e0 la force tant po\u00e9tique que politique.<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>ARTS MAGAZINE \u2022 En quoi les notions de trace et d\u2019effacement sont-elles importantes dans votre travail ?<\/strong><br><strong>Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza : <\/strong>J\u2019explore ces deux notions en les pla\u00e7ant face \u00e0 leurs paradoxes, puisque l\u2019effacement fait appara\u00eetre des traces, et inversement. Je ne cherche pas \u00e0 pr\u00e9server des traces appartenant au pass\u00e9, je pr\u00e9f\u00e8re plut\u00f4t les aborder du pr\u00e9sent. D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, j\u2019appr\u00e9cie les paradoxes. Le feu, \u00e9l\u00e9ment r\u00e9current dans ma production, est par exemple une force g\u00e9n\u00e9ratrice autant que destructrice. Je crois que Godard disait : \u00abL\u2019art na\u00eet de ce qui br\u00fble.\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>Votre fa\u00e7on d\u2019effacer est d\u2019ailleurs presque violente parfois. Je pense par exemple \u00e0 l\u2019\u0153uvre <em><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2016\/01\/22\/sans-titre-figurants-2\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">sans titre (figurants)<\/a><\/em>, o\u00f9 vous effacez \u00e0 la gomme les anonymes dans les photographies de foules des journaux.<\/strong><br>Je n\u2019utilise pas le terme \u00ab effacer \u00bb pour d\u00e9crire le traitement que je fais subir \u00e0 ces \u00ab figurants \u00bb car ils ne disparaissent pas r\u00e9ellement. Je recueille les r\u00e9sidus de gomme dans des fioles, chaque fiole venant ainsi \u00e9voquer un figurant pr\u00e9cis. J\u2019ai commenc\u00e9 cette \u0153uvre en 2009 et ai r\u00e9alis\u00e9 depuis plusieurs centaines de coupures de journaux et de fioles. En gommant la repr\u00e9sentation de ces gens anonymes, je les capture, les mets en valeur et donc les fais appara\u00eetre sous un nouveau jour. M\u00eame du point de vue de la mati\u00e8re, je rends visible une encre et un papier sur lesquels le regard ne s\u2019arr\u00eate pas habituellement. Par d\u00e9finition, une gomme est con\u00e7ue pour effacer alors qu\u2019ici elle fixe, mat\u00e9rialise des personnes dont l\u2019individualit\u00e9 dispara\u00eet au profit de la masse : groupe de femmes, travailleurs, manifestants\u2026. \u00ab Effac\u00e9s \u00bb, ces anonymes deviennent des fant\u00f4mes tr\u00e8s visibles.<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>Comment choisissez-vous les images que vous allez gommer ?<\/strong><br>Au cas par cas. Les personnes que je gomme sont des anonymes, souvent issus de milieux d\u00e9favoris\u00e9s ou repr\u00e9sentatifs d\u2019une situation donn\u00e9e qu\u2019ils viennent \u00ab illustrer \u00bb comme de simples \u00e9l\u00e9ments de d\u00e9cor. Cette s\u00e9rie m\u2019a fait comprendre comment les m\u00e9dias s\u00e9lectionnent et g\u00e8rent ces clich\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>Vous \u00e9voquez r\u00e9guli\u00e8rement votre pays d\u2019origine, l\u2019\u00c9quateur. Que cherchez-vous \u00e0 en r\u00e9v\u00e9ler ?<\/strong><br>L\u2019\u00c9quateur a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 de fa\u00e7on arbitraire en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la latitude g\u00e9ographique \u00e9tablie par une mission g\u00e9od\u00e9sique qui venait de la France. Par ailleurs, \u00ab\u00c9quateur\u00bb vient du latin et signifie \u00abrendre \u00e9gal\u00bb. Le double sens de ce mot le rend tr\u00e8s abstrait, comme un espace de projection. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 une \u0153uvre, <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2015\/06\/23\/mirages-2-ligne-imaginaire-equateur\/\" target=\"_blank\">mirage(s) 2. ligne imaginaire (\u00e9quateur) <\/a><\/em>(2005), \u00e0 partir de cette id\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019un trait ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 la gomme sur un mur vierge, ce qui fait na\u00eetre dans l\u2019imagination une ligne qui n\u2019a jamais exist\u00e9. Au-del\u00e0 de mes origines, mon int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00c9quateur est tr\u00e8s cartographique, comme la projection imaginaire d\u2019un territoire impossible \u00e0 se figurer autrement, ou comme le nom de quelque chose que l\u2019on ne voit pas.Je pense que cette id\u00e9e fait r\u00e9fl\u00e9chir la majorit\u00e9 des \u00e9quatoriens ; pour preuve, depuis 1830, date de l\u2019ind\u00e9pendance de l\u2019\u00c9quateur, dix-huit constitutions successives ont \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9es. Pas dix-huit modifications, mais bel et bien dix-huit constitutions, comme si ce territoire tentait encore et toujours de se d\u00e9finir. Cela refl\u00e8te de fa\u00e7on tr\u00e8s juste l\u2019instabilit\u00e9 du pays. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 une \u0153uvre vid\u00e9o, <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2016\/01\/22\/compte-a-rebours-2\/\" target=\"_blank\">compte \u00e0 rebours<\/a><\/em> (2005 &#8211; 2013), \u00e0 partir de ce constat. Il s\u2019agit d\u2019une archive compilant 80 heures o\u00f9 on me voit lire dans l\u2019espace public tous les articles des diff\u00e9rentes versions de la constitution de la r\u00e9publique de l\u2019Equateur en commen\u00e7ant par la fin. J\u2019ai commenc\u00e9 par lire la derni\u00e8re phrase de la derni\u00e8re constitution en la pronon\u00e7ant \u00e0 l\u2019envers, de fa\u00e7on \u00e0 remonter dans le texte. J\u2019ai ensuite invers\u00e9 mes s\u00e9quences, remettant ainsi en ordre les mots lus tout en d\u00e9roulant le temps \u00e0 rebours. Cet exercice ressemblait beaucoup \u00e0 l\u2019apprentissage d\u2019un nouveau langage. De fait, ma voix dans les enregistrements de 2005 est h\u00e9sitante et accident\u00e9e, pour devenir fluide et assur\u00e9e en 2013. Toutes les s\u00e9quences sont consultables en ligne sur un site d\u00e9di\u00e9 (<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"http:\/\/www.cuenta-regresiva.art\" target=\"_blank\">www.cuenta-regresiva.art<\/a>). On y trouve \u00e9galement un montage qui r\u00e9sume le projet, et m\u00eame un \u00abbonus\u00bb des plans coup\u00e9s au montage, comme cette vid\u00e9o tourn\u00e9e devant l\u2019Assembl\u00e9e Nationale de l\u2019\u00c9quateur et o\u00f9 une petite tornade a d\u00e9croch\u00e9 l\u2019une des immenses grilles de l\u2019Assembl\u00e9e et l\u2019a fait chuter \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 je comptais faire ma lecture. D\u2019un point de vue symbolique c\u2019\u00e9tait assez fort (rires) !<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>Votre travail est-il politique, de fait ?<\/strong><br>Pour moi, le politique n\u2019est pas un programme artistique en soi. Rien ne m\u2019ennuie plus que l\u2019art dit pamphl\u00e9taire. Donner un point de vue neuf sur les choses, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 un acte politique. Je pense donc que l\u2019art est intrins\u00e8quement politique car il a la capacit\u00e9 de faire basculer les choses. Il semble juste de parler d\u2019un art fait politiquement, mais pas d\u2019art politique.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><br>J\u2019aimerais maintenant parler de votre rapport au langage et \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Vous dites vouloir donner l\u2019image \u00e0 la parole, qu\u2019est ce que cela signifie ?<\/strong><br>J\u2019utilise beaucoup le langage en amont, au moment o\u00f9 je fais des recherches pour de nouvelles pi\u00e8ces, mais aussi au moment m\u00eame de leur r\u00e9alisation. J\u2019accumule beaucoup de sources textuelles, ou parl\u00e9es. Tout comme l\u2019art, le langage est fait de signes qui, mis ensemble, font syst\u00e8me. L\u2019id\u00e9e que le langage puisse aussi produire des images m\u2019int\u00e9resse et me permet de concevoir des \u0153uvres comme <em><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2016\/01\/22\/cartographies-1-la-crise-de-la-dimension\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">cartographies 1. la crise de la dimension <\/a><\/em>(2008), r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 partir du r\u00e9cit de voyage <em>Ecuador<\/em> d\u2019Henri Michaux. En espagnol, mot et parole se traduisent tous deux par \u00abpalabra\u00bb. J\u2019aime faire la distinction entre les mots \u00e9crits et les paroles parl\u00e9es car ils sollicitent deux imaginaires et deux temporalit\u00e9s bien distincts. Il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 invit\u00e9e \u00e0 travailler en Arm\u00e9nie. L\u00e0-bas, certains mots n\u2019existent qu\u2019\u00e0 l\u2019oral, comme des images. J\u2019ai utilis\u00e9 ces mots dans l\u2019\u0153uvre <em><a href=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/2015\/06\/23\/mirages-3-armenie\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">mirage(s) 3. Arm\u00e9nie<\/a><\/em> (2006) en les transposant \u00e0 l\u2019aide d\u2019empreintes digitales, traces par d\u00e9finition presque invisibles et fragiles, sur les vitres d\u2019une vieille maison. Ce qui est dr\u00f4le, c\u2019est qu\u2019inscrits ainsi, ces mots \u00e9taient presque invisibles, et pourtant une fois que le regard les d\u00e9couvrait, il ne voyait plus qu\u2019eux !<\/p>\n\n\n\n<p><br><strong>Vous exposez prochainement au Cr\u00e9dac en y \u00e9voquant l\u2019ancien usage de ce b\u00e2timent. pourquoi avoir choisi de titrer votre exposition \u00ab L\u2019espace \u00e9pisodique \u00bb ? <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je travaille souvent en prenant en compte le contexte du lieu dans lequel j\u2019expose, car souvent, je peux retrouver des traces des \u00e9v\u00e9nements qui s\u2019y sont pass\u00e9s pr\u00e9c\u00e9demment. La Manufacture des \u0153illets, qui accueille le Cr\u00e9dac, est \u00e0 mes yeux un espace \u00e9pisodique dans la mesure o\u00f9 il a eu plusieurs vies : il a abrit\u00e9 une usine, puis des ateliers d\u2019artistes, et maintenant un centre d\u2019art\u2026 c\u2019est un espace poreux. J\u2019ai choisi de pr\u00e9senter une s\u00e9rie de travaux qui retracent ces histoires. En somme, j\u2019ai envisag\u00e9 le lieu comme un palimpseste \u00e0 d\u00e9chiffrer. Roger Caillois dit que l\u2019humanit\u00e9 est une \u00abesp\u00e8ce \u00e9pisodique\u00bb. Mon titre est \u00e9galement un hommage d\u00e9tourn\u00e9 \u00e0 cet auteur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Isabelle Giovacchini, Arts Magazine, mai 2014. Rep\u00e9r\u00e9e en 2011 au Centre d\u2019art La Galerie \u00e0 Noisy-le-Sec o\u00f9 elle \u00e9tait en r\u00e9sidence, Estefania Pe\u00f1afiel Loaiza pr\u00e9sente ce printemps au Cr\u00e9dac sa premi\u00e8re exposition personnelle en \u00cele-de-France. L\u2019occasion de d\u00e9couvrir son travail, o\u00f9 se m\u00ealent les paradoxes. 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