{"id":2305,"date":"2018-09-25T18:06:19","date_gmt":"2018-09-25T18:06:19","guid":{"rendered":"http:\/\/fragmentsliminaires.net\/?p=2305"},"modified":"2018-09-26T09:16:23","modified_gmt":"2018-09-26T09:16:23","slug":"persistance-retinienne-par-celine-ghisleri","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/en\/2018\/09\/25\/persistance-retinienne-par-celine-ghisleri\/","title":{"rendered":"Persistance r\u00e9tinienne &#8211; par C\u00e9line Ghisleri"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/fragmentsliminaires.net\/2018\/09\/25\/de-lincertitude-qui-vient-des-reves\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-2310 aligncenter\" src=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/m3bisfp7-1.jpg\" alt=\"\" width=\"437\" height=\"348\" data-id=\"2310\" srcset=\"https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/m3bisfp7-1.jpg 1808w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/m3bisfp7-1-300x239.jpg 300w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/m3bisfp7-1-768x612.jpg 768w, https:\/\/fragmentsliminaires.net\/wp-content\/uploads\/2018\/09\/m3bisfp7-1-1024x816.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 437px) 100vw, 437px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><span style=\"color: #ffffff;\">.<\/span><\/p>\n<h1>Persistance r\u00e9tinienne<\/h1>\n<p style=\"text-align: left;\"><strong>par C\u00e9line Ghisleri <\/strong><\/p>\n<p>(\u00e0 propos de l&#8217;exposition <strong><em>de l&#8217;incertitude qui vient des r\u00eaves<\/em>, <\/strong>galerie Alain Gutharc, 6 oct. au 17 nov. 2018)<strong><br \/>\n<\/strong><\/p>\n<p>\u00ab<em>\u00a0Les po\u00e8mes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence o\u00f9 la m\u00e9moire ardente se consume pour recr\u00e9er un d\u00e9lire sans pass\u00e9.\u00a0<\/em>\u00bb<sup> (<\/sup><a href=\"https:\/\/www.journalventilo.fr\/estefania-penafiel-loaiza-detours-loterie-a-babylone-3bisf\/#footnote_0_25202\"><sup>1<\/sup><\/a><sup>)<\/sup>)<\/p>\n<p>Les mots d\u2019Eluard d\u00e9crivent avec une grande justesse les gestes d\u2019effacement, de d\u00e9tournement, de recouvrement, les ombres et les absents, les fant\u00f4mes d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza. Ils disent ses distorsions du temps, du son et des images. L\u2019artiste efface pour mieux montrer, r\u00e9cite pour mieux dire l\u2019inaudibilit\u00e9 d\u2019un texte inlassablement remani\u00e9, avale pour dig\u00e9rer, ressasse pour comprendre et donne \u00e0 voir au sens o\u00f9 l\u2019entendait le po\u00e8te\u00a0: <em>\u00abVoir, c\u2019est comprendre, juger, transformer, imaginer, oublier ou s\u2019oublier, \u00eatre ou dispara\u00eetre. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>L\u2019exposition <em>de l\u2019incertitude qui vient des r\u00eaves<\/em> pr\u00e9sente une s\u00e9rie d\u2019\u0153uvres dont la plupart ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9es en lors d\u2019une r\u00e9sidence r\u00e9cente de l\u2019artiste au 3bisf, lieu d&#8217;arts contemporains install\u00e9 dans l\u2019un des b\u00e2timents de l&#8217;h\u00f4pital psychiatrique Montperrin \u00e0\u00a0Aix en Provence. Pendant son s\u00e9jour Estefan\u00eda proposait aux patients de faire un d\u00e9tour, d\u2019emprunter des chemins de traverse pour s\u2019offrir la possibilit\u00e9, lors de leurs trajets quotidiens et r\u00e9p\u00e9titifs, de s\u2019exposer \u00e0 la s\u00e9rendipit\u00e9. Chercher un nouveau point de vue, une autre fa\u00e7on de voir, sortir de sa zone de confort et se confronter \u00e0 l\u2019inattendu\u00a0: rien de plus difficile pour les r\u00e9sidents de la \u00ab\u00a0maison des insens\u00e9s\u00a0\u00bb d\u2019Aix-en-Provence, dont l\u2019existence remonte au XVII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019histoire pass\u00e9e et pr\u00e9sente de l\u2019h\u00f4pital auront servi de mati\u00e8re premi\u00e8re \u00e0 Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza, qui abordera la r\u00e9sidence, avec les pr\u00e9occupations qui, depuis quelques ann\u00e9es, jalonnent son travail. Les pi\u00e8ces produites durant ces quelques semaines concourent, comme le dit Marc Lenot dans la monographie portant sur l\u2019artiste <em>fragments liminaires<\/em>, \u00e0 un corpus d\u2019une belle coh\u00e9rence, d\u2019une \u0153uvre qui se construit \u00e0 chaque rencontre et \u00e0 chaque exp\u00e9rience induite par les nombreuses expositions de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<em>On peut ais\u00e9ment voir chacune de ses pi\u00e8ces comme un fragment d\u2019une grande \u0153uvre en train de se faire, qui se compl\u00e8te, et se raffine \u00e0 chaque fois.\u00a0<\/em>\u00bb Marc Lenot, 2015<sup> (<\/sup><a href=\"https:\/\/www.journalventilo.fr\/estefania-penafiel-loaiza-detours-loterie-a-babylone-3bisf\/#footnote_1_25202\"><sup>2<\/sup><\/a><sup>)<\/sup><\/p>\n<p>Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza aura su retranscrire dans ses \u0153uvres l\u2019atmosph\u00e8re particuli\u00e8re qui se d\u00e9gage de cette architecture panacoustique dans lequel se trouve aujourd\u2019hui le centre d\u2019arts. L\u2019histoire de cette \u2018\u2019renfermerie\u2019\u2019, comme on la nommait, se raconte dans la s\u00e9rie de petits polaro\u00efdes intitul\u00e9s <em>d\u00e9tours <\/em>qui synchr\u00e9tisent diff\u00e9rentes p\u00e9riodes de travaux de l\u2019H\u00f4pital. L\u2019artiste superpose trois \u00e9poques durant lesquelles l\u2019architecture des b\u00e2timents a \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9e, en 1950, 1981 et 2017, selon le proc\u00e9d\u00e9 de la double exposition, comme si le temps pass\u00e9 entre les premi\u00e8res phases de travaux et la phase actuelle \u00e9tait contenu dans le m\u00eame moment, inscrit dans ces petits clich\u00e9s instantan\u00e9s, comme s\u2019il avait fil\u00e9, et dans lesquels les ouvriers d\u2019aujourd\u2019hui c\u00f4toient les ouvriers d\u2019hier.<\/p>\n<p>Le temps s\u2019\u00e9tire dans ces tirages, et fr\u00f4le l\u2019incoh\u00e9rence un peu comme dans l\u2019installation <em>la loterie \u00e0 Babylone<\/em>, qui se pr\u00e9sente en quatre moniteurs et dans laquelle on voit deux sc\u00e8nes de jeux d\u2019\u00e9chec se r\u00e9p\u00e9ter\u00a0: l\u2019\u00e9chiquier, les pions et les mains des joueurs en noir et blanc, ainsi que le son des d\u00e9placements des pi\u00e8ces sur les plateaux qui cadence le pas et rythme \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un m\u00e9tronome le temps pass\u00e9 par le visiteur dans l\u2019exposition. Le titre de l\u2019installation est emprunt\u00e9 au roman \u00e9ponyme de Borges, dans lequel il d\u00e9crit une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 le jeu se confond avec la vie elle-m\u00eame. Dans les quatre vid\u00e9os, Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza isole quelques secondes de deux films d\u2019archive portant sur l\u2019h\u00f4pital, et dans lesquels on voit de fa\u00e7on fugace deux sc\u00e8nes de jeux d\u2019\u00e9chec entre un patient et son m\u00e9decin. Jouant du mat\u00e9riau vid\u00e9ographique, elle utilise le montage pour alt\u00e9rer le mouvement et le temps de la s\u00e9quence qui r\u00e9p\u00e8te un moment presque ind\u00e9finiment, le montage r\u00e9p\u00e9t\u00e9 coupe le mouvement dans son \u00e9lan et traduit une h\u00e9sitation. L\u2019\u0153il attentif observera que la sc\u00e8ne est montr\u00e9e invers\u00e9e, comme dans un en miroir. Sur le mod\u00e8le des films muets, Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza glisse entre les images des intertitres o\u00f9 l\u2019on peut lire un texte de Guy Debord paru dans son film \u00ab\u00a0<em>In girum imus nocte et consumimur igni\u00a0\u00bb<\/em>, d\u00e9crivant une soci\u00e9t\u00e9 en perdition dans laquelle nous virevoltons jusqu\u2019\u00e0 notre perte, \u00e0 l\u2019image des papillons attir\u00e9s par la lumi\u00e8re \u00e9voqu\u00e9s dans le c\u00e9l\u00e8bre palindrome latin.<\/p>\n<p>D\u00e9doublement des images et jeux de reflets se jouent \u00e9galement du regardeur, dans l\u2019installation <em>palindrome<\/em> qui oppose deux miroirs. L\u2019artiste reconstitue les pages d\u2019un livre d\u00e9coup\u00e9 o\u00f9 l\u2019on peut suivre le dialogue qu\u2019elle entretient avec Henri Michaux depuis quelques ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0. Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza est n\u00e9e en \u00c9quateur, et le livre-po\u00e8me-journal de bord que Michaux \u00e9crit \u00e0 la fin des ann\u00e9es 20 lors de son voyage en Am\u00e9rique du Sud constitue un ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence auquel elle revient r\u00e9guli\u00e8rement dans son travail. \u00c0 l\u2019instar de l\u2019artiste, qui r\u00e9side en Europe depuis plus de dix ans maintenant, Michaux portera un regard et des mots sur une culture qu\u2019il n\u2019aura de cesse de d\u00e9crire. Et Estefan\u00eda de lui r\u00e9pondre en espagnol, elle-m\u00eame porteuse aujourd\u2019hui de ces deux cultures\u2026<\/p>\n<p>Les deux vid\u00e9os de l\u2019exposition empruntent au cin\u00e9ma, des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des sc\u00e8nes d\u2019anthologie portant \u00e0 l\u2019\u00e9cran les m\u00e9andres de l\u2019esprit malade. Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza utilise les motifs cin\u00e9matographiques de la folie tels que les labyrinthes, les \u00e9chiquiers, les miroirs, les reflets, les d\u00e9doublements, les superpositions d\u2019images, la vision alt\u00e9r\u00e9e et les jeux sonores r\u00e9p\u00e9titifs, ainsi que ceux du temps distordu. Sans y faire ostensiblement r\u00e9f\u00e9rence, elle \u00e9voquera pour certains les univers de David Lynch ou d\u2019Alfred Hitchcock, dans le noir et blanc de <em>La Maison du docteur Edwards<\/em>, de <em>Pas de Printemps pour Marnie,<\/em> de <em>Vertigo<\/em>. Le recours aux images surr\u00e9alistes utilis\u00e9es par les r\u00e9alisateurs, comme celles de Salvador Dali par Hitchcock, concourent \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019une imagerie de la folie ent\u00e9rin\u00e9e dans l\u2019inconscient collectif par le cin\u00e9ma. La vid\u00e9o <em>de l\u2019Incertitude qui vient des r\u00eaves, <\/em>montre dans le reflet d\u2019une r\u00e9tine la sc\u00e8ne terrifiante du <em>Chien Andalou<\/em> de Luis Bu\u00f1uel d\u2019un \u0153il d\u00e9coup\u00e9 par une lame de rasoir. Quant \u00e0 <em>je \u00e9checs<\/em>, on conna\u00eet la c\u00e9l\u00e8bre formule du po\u00e8te \u00ab<em>\u00a0Je est un autre\u00a0<\/em>\u00bb qui est ici d\u00e9clin\u00e9e dix fois sur des morceaux de papier \u00ab\u00a0r\u00e9gurgit\u00e9s\u00a0\u00bb par l\u2019artiste et qui pourrait aussi bien dans la forme et dans le fond, \u00eatre associ\u00e9e \u00e0 l\u2019acte d\u2019un insens\u00e9. Les phylact\u00e8res sortent de la bouche de l\u2019artiste film\u00e9e en gros plan.<\/p>\n<p>Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza guide les pas du visiteur avec les mots de Borges, Michaux, Rimbaud et Caillois dans un labyrinthe imagin\u00e9 par l\u2019artiste dans lesquels on retrouve ses sujets de pr\u00e9dilection dont ceux de la m\u00e9moire, de la petite et de la grande histoire, des d\u00e9placements et des d\u00e9tours, des pr\u00e9sences cach\u00e9es et des absences montr\u00e9es, des jeux du hasard et d\u2019une relation au temps dans sa lin\u00e9arit\u00e9 ou dans ses boucles infernales\u2026 Les \u0153uvres d\u2019Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza nous emm\u00e8nent un peu plus loin dans notre consid\u00e9ration du monde, loin de nos horizons d\u2019attente. Son travail tout autant po\u00e9tique que politique et son approche r\u00e9ussissent \u00e0 \u00ab\u00a0d\u00e9s-insensibiliser\u00a0\u00bb\u00a0les spectateurs que nous sommes, repus d\u2019images et d\u2019informations, en donnant \u00e0 voir par l\u2019effacement, par la disparition et par l\u2019absence. Car l\u2019absence fait \u00e9merger le souvenir. Le souvenir, la m\u00e9moire, pour permettre l\u2019anamn\u00e8se de l\u2019histoire.<\/p>\n<p>C\u00e9line Ghisleri<\/p>\n<ol>\n<li>Paul Eluard \u2013 Donner \u00e0 voir (Premi\u00e8re parution en 1939, Collection Po\u00e9sie\/Gallimard<\/li>\n<li>Marc Lenot \u2013 Article publi\u00e9 dans la monographie <em>fragments liminaires<\/em> : Estefan\u00eda Pe\u00f1afiel Loaiza (Les Presses du R\u00e9el, 2015).<\/li>\n<\/ol>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>. 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